lundi 16 juin 2008

Danseur

En haut des marches du Théâtre du Peuple, vaillant temple de la banlieue lyonnaise, m’attend l’artiste que je dois interroger. Ma danseuse du jour, un garçon de mon âge ou à peu près. Okay, plus jeune. Et pas trop respectueux, je trouve, Eho est-ce que j’ai une gueule de journaliste ? De province ? Car il me reconnaît aussitôt. Pour cet accès de lucidité, cette insolence, je m’apprête à le détester.

« C’est vous Ouam ? »

Sa démarche est nonchalante, il vient à ma rencontre avec son visage ennuyé, décoré néanmoins d’un sourire qui lui lève juste un coin de la bouche. Il me salue d’une poignée franche et je remarque à l’instant sa beauté blême, ses épaules un peu tombées. Ses vêtements sans grâce, râpés, laissent deviner un corps vigoureux et mince. Il est danseur. Son regard est percé.

« Je ne comprends pas, il n’y a personne, le Théâtre est fermé. On va où ? »

Demande-t-il et je suis tenté de dire chez toi ? Je me remémore le dossier de presse de la pièce dont il doit m’entretenir. Je l’ai parcouru ce matin, j’ai subodoré le sujet de l’homosexualité ou, au moins l’homosexualité du sujet. Pas ce qui s’appelle rarissime, je dois dire. C’est une question de rédaction, d’accent mis sur la plastique des danseurs, le rapprochement des corps, les frôlements, brrrr, il m’excite, ce mec. Je le mate du coin de l’œil et j’éprouve même quelque difficulté à m’en détacher pendant qu’il me guide vers son automobile. Nous avons décidé de trouver un café et le Théâtre du Peuple est plutôt situé dans un désert, de ce point de vue. Beaucoup d’habitations, aucun commerce. Je jette comme chaque fois un œil admiratif sur ces architectures tellement décriées. Elles sont coupantes, comme classées, rangées. Défraîchies, cassées. A peine adoucies par des bosquets de Troènes qui s’avachissent sur la gale des pelouses. Nous pressons le pas, l’orage s’éclate bien, pas nous. C’est à la seconde où je vais ouvrir la portière de la Simca 1000 que j’entends :

« ENCULE SADIQUE ! »

Parole, il me poursuit. Je me retourne, comme pris en flagrant délit, je m’attends à apercevoir sa tête ravinée, sa barbe folle et ses deux globes de fer fondu. Son doigt accusateur.

« MACHO PEDOPHILE ! »

Je cherche alentours et sous cette fichue pluie, il n’y a personne.

« Vous… Vous avez entendu ? »

Je tends l’oreille.

« Euh non. Rien. Personne. »

Le danseur me tient sous son pâle halo, je suis sidéré par cette impression qu’il donne de maîtriser l’espace autour de lui, alors que ses gestes sont si las. Un coup d’œil sur le Théâtre qui s’évapore dans la lunette arrière. Ce n’est pas du jeu, oh. Si je ne suis pas adepte des backrooms ou des saunas, ce n’est pas pour sauter sur tout ce qui bouge au boulot ou dans la rue. Je ne suis qu’une pauvre âme piteuse prête à tomber amoureuse tout de suite là maintenant. De ce garçon dont les jolis traits tirés, fatigués, éloignent les ombres. J’en aurais presque des pulsions violentes de libération. Il me tient.

8 commentaires:

di Brazza a dit…

Les journalistes ne se gênant pas pour épouser des ministres et les dits ministres ne se gênant pas pour entretenir une danseuse on se dit mais pourquoi, pouquoi se gêne-t-il ce diable d'homme?
Aurais-tu le culot d'être honnête?

amications coppéliates
dB

Olivier Autissier a dit…

Parfois, peut-être, est-il bon de seulement écouter son désir.

Quenelle a dit…

Pense à ses pieds rabougris, ces moignons, pour te libérer de ce joug.

Lovedreamer a dit…

un affamé qui rencontre un autre affamé, on pourrait se demander si c'est tout ce dont une histoire d'amour a besoin pour prendre son envol. Impatient de lire ta réponse...

un danseur hétéro, est-ce que ce ne serait pas un peu trop surréaliste ?

Farfalino a dit…

Ca me rappelle une blague de Coluche. "qu'est-ce qui fait votre fils ?"
"Danseur"
"ah le mien aussi est pédé"

Ton altercation avec les puants de la république t'a tapé sur le système ? C'est bien d'exorciser par l'écriture.

J'aime bien l'ambiance étrange de la fin, le déraillement psychologique qui verrouille les désirs.

Gary a dit…

Arrrgh !!! Enfin, on y est presque ! Tu vas bien nous le faire swinger, celui là ?

Sinon, j'ai bien pensé à toi hier. C'est vrai qu'un malheur n'arrive jamais seul : 2-0 tout de même !-)

Enfin, "Macho pédophile" ?!? C'est quoi cette insulte ? Elle désigne quoi ? Un type qui se tape des mineurs et qui leur demande de faire du repassage après ?

jane a dit…

non, il les prends sur la table à repasser avec leur petit tablier mickey.(faut vraiment être con)

Ouam-Chotte a dit…

@dB : Honnête ? Euh, ben... Ah la vache, elle est dure celle-là. Pouce. Je suis journaliste, quoi.

@olivier : je suis d'accord mais oh quand je me trouve en face du garçon, tout d'un coup c'est moins simple.

@quenelle : peut-être que dB a raison, il faut que je pense à mon éthique de journaliste ?

@lovedreamer : En fait ça m'ennuie cette histoire de danseur pédé, comme le souligne fabrice, c'est un gros cliché.
La rencontre de deux affamés. Ta lecture me plait.

@quenelle : ouais t'as raison il vaut mieux penser à ses petits petons rabougris, je crois que cela aura plus d'impact.

@farfalino : sur les puants, disons que je me suis permis une petite allusion. Pour bien confirmer que ce roman est aussi un blog.

@lesrigolos : j'aime beaucoup l'humour. C'est ce que je préfère après les petits garçons et les pieds paquets ;)