lundi 7 juillet 2008

Guignol

Je m’acagnarde sur les terrasses des cafés. Avec des bouquins. Je lis des histoires de pédés parce que j’en ai besoin. Ça me réconforte, l’impression que mon désir existe en dehors de moi, qu’il existe enfin. Que, s’il me marginalise, il ne m’exclut en rien. Je souris alors aux femmes qui m’observent, aux garçons. Je suis un homme amoureux. J’aime. Je t’aime. Danseur. Ou qu’importe. J’aime, voilà. J’aime un absent. Dans ma main la bière est dure comme un bris de roche translucide. Minée de l’intérieur, elle s’insinue par la brèche, elle m’éparpille le gosier, m’encanaille, m’étripe. Je vois ce bel ouvrier, torse nu, barbouillé de gris et ses groles boursoufflées dont le sourire édenté se cogne au bitume, je convoite sa queue à la porte métallique déformée de ses jeans, sa tignasse a de la grâce, comme vieillie par le labeur du jour et ses yeux sont bleus. Il me voit comme à travers un brouillard d'eau fraîche, je m'en étonne et il s’éloigne. La tentation est forte, la caresse ou la griffure, sur son visage, j’imagine tellement l’onde d’un ricochet sur sa peau. Je dois renoncer à lui. Le soleil s’insinue tel un pic dans mon corps glacé, une autre, garçon. Ne plus penser au danseur. Ne plus prononcer, en moi, le nom du danseur. De toute façon, aujourd'hui, il ne peut que me prendre pour un guignol. Je ne suis qu’une marionnette en bois de frêne qui va finir dans le caniveau avec son pote Gnafron. Je ne devrais pas parler comme cela de moi, je vais finir par m’aimer un peu trop. Une autre, garçon. C’est dimanche et je n’ai pas pu voir son spectacle, par lâcheté. Les représentations sont terminées. Je ne le verrai plus. Je n’aurais rien su dire. Pardon. J’avais écrit un article, le plus beau depuis longtemps. Même, j’étais fier. Le genre de travail qui justifie qu’on fasse encore appel à moi. Ma déclaration d’amour. Puis le chef n’en a pas voulu. Manque de place. Il a préféré un gros machin sans intérêt, pondu par un de ces horrifiants journalistes, inodores, ni plus ni moins qu’un publireportage, sur un Théâtre du centre ville qui a cet avantage sur le Théâtre du Peuple d’avoir les moyens de prendre une pleine page de publicité.
« Et comment tu crois qu’on te les paye, tes piges, hein ?
- A ce propos, en plus tu ne vas pas me la payer celle-là ?
- Au niveau du journal, un papier non publié n'existe pas, tu sais bien.
- Mon article n’existe pas ?
- Mais tu as la priorité sur les prochains papiers c’est promis, tu le sais que je suis cool, je ne vais pas te laisser tomber »
J'aime seul, je n’existe pas.

12 commentaires:

Olivier Autissier a dit…

Il y a des jours où j'ai envie de l'ouvrir sans savoir comment quand je ferais mieux de la fermer pour mieux m'incliner.
Merci pour ce texte.

Anonyme a dit…

" Je t'aime et même si je tombe,
Je n'aurai pas de re-mort..."
Partout, un zeste de cruauté.
J'existe, et je me sens exister peu.

Shaggoo a dit…

Et si tu le publiais ici, ton fameux article ?

jane a dit…

il n'y a pas d'article, il n'y a pas de journaliste, pas de journal, pas de danseur, rien n'existe, pas même lui, seul le doute et quelques messages.
Bon Gary t'es reparti a la peche aux huitres?

L'Elephant a dit…

Rester sans voix, l'espace d'un instant, repartir sans histoire, l'espace de l'éternité, s'accrocher à sa bière et à son existence, parce qu'il n'est pas possible de faire autrement.

choule[bnkr] a dit…

toujours aussi bien écrit. Vraiment bien ce texte-la.

Gary a dit…

Jane : Non, en Rando une semaine, avec des ânes dans les cévennes. Bon je sais, dit comme ça, on dirait une blague. Mais non.

Ouam : Alors comme ça, tu n'existes pas ? Et Jane, elle existe ? Et moi ?
Et anonyme, il est réel ? Et la Noiraude, qui a disparu dans la toile , elle existe ? Est ce qu'on est réel ? Est ce qu'on l'a été un jour ? Tu es une illusion, Ouam ?

Di Brazza a dit…

7 Juillet/ 15 Juillet: rien de neuf. En vacances? Trop de boulot? Amoureux?

amications jeudémilfranques
dB

Ouam-Chotte a dit…

Pas simple, en ce moment. L'écriture de ces derniers "chapitres" me sont plus difficiles que prévus.

Vos commentaires en tout cas me motivent. C'est du mercisme, peut-être, (hein dib ;-)) mais merci de venir ainsi ici...

e-chan a dit…

Intéressants tes chapitres. On y apprend beaucoup sur toi, finalement, ou du moins on y sent des choses déjà senties à ton contact, mûries peut-être. Je les ai parcourus jusqu'à présent sans faire l'effort de mettre des commentaires - moyennement envie de m'inscrire chez gougeul, mais bon.

Tu disais Calaferte et Burroughs, hein, oui, ici, on sent un peu de ca sans cédille (qwerty).

J'espère qu'on aura le temps de causer de visu de ce que tu fais très bientôt, lors de mon passage gelage de couilles à Lyon autour de noël.

Bises trop picales

e-chan a dit…

Ah oui, réflexe con et donc incontrôlable de petit prof. "faire appel", c'est peut-être mieux sans trop de 'l', il me semble, mais bon hein.

Ouam-Chotte a dit…

Hein ? ou ça ? Bien sûr que j'ai écrit "appel". ;)

Content de te revoir cet hiver e-chan.