J’aime cette situation d’observateur privilégié de l’œuvre en création. L’artiste que j’interroge essaie de me donner des clefs de compréhension, il me facilite la lecture, oui, c’est un grand privilège. Rares sont les chorégraphes, les metteurs en scène ou les auteurs qui n’ont pas d’idée sur ce qu’ils font (enfin il y a des tocards) et mon danseur n’hésite pas à se confier, avec douceur. Je regrette de ne pas voir le spectacle avant d’écrire mes deux feuillets. Quand j’ai la chance de voir le spectacle à temps, une générale ou un filage, mon boulot c’est de faire fonctionner ma machine à interprétation car je ne peux me permettre de dire tiens, c’est beau. Et puis de toute façon il n’y a rien de plus révoltant qu’un truc juste beau. In fine, une œuvre qui n’a aucune signification revendiquée promeut la pensée unique, c’est de la collaboration passive. Ce qui n’a pas de sens est ultralibéral, moraleux, voire papiste. Donc, je ne peux me satisfaire, j’interprète, je fouille, j’essaie de comprendre. Deux danseurs, s’ils ne se touchent pas, je pense que c’est parce qu’ils ont peurs (ou honte, ou autre, bien sûr, cela dépend de leur jeu) et j’essaie de déterminer quelle contrainte, sociale, politique… empêche leur rapprochement; s’ils se battent, je peux penser que c’est par amour, l’un pour l’autre ou à cause d’une belle, même (et surtout) lorsque l’argument de la pièce est, genre, une lutte de pouvoir, deux bandes rivales qui se disputent un territoire. Le spectacle vivant montre des corps, il est par nature sensuel et, par suite, sexuel. Il n’est pas que cela, certes. Mais d’une façon générale, sans pour autant proposer de définition, et si j’en crois ma propre pratique littéraire - ou ce que je perçois des discours des artistes - ce que l’art propose, c’est une expérimentation du désir. Le peintre veut une couleur, il va tenter tous les mélanges, avec acharnement, jusqu’à ce qu’il l’obtienne : on ne me fera pas croire que c’est comme une envie de pisser, ce n’est pas le besoin qui le guide, alors qu’est-ce ? L’art c’est notre désir qui fait monde. Alors je ne suis pas de ceux qui réduisent leur désir à la « chose » sexuelle, néanmoins je suis convaincu que l’on ne peut placer le sexe ou même la pornographie hors du champ de la culture et de l’art. D’ailleurs, on ne m’a jamais fait plus beau compliment que lorsque l’on m’a reproché de mettre « trop de matière » (traduire « trop de mon corps ») dans mon écriture. Premier Jet, en effet, c’est de l’encre, du sperme et (sans dévoiler la fin) du sang.
Mon danseur, je ne l’ai jamais vu sur scène, mais je me passionne pour son travail, je me dis voilà un homme. Je suis prêt à parier sur lui, mon papier sera un des meilleurs depuis longtemps, j’en suis sûr. Mes seuls articles valables, à vrai dire, sont des lettres d’amour.
« Il paraît quand le papier ?
- Le jour de la première, c’est mercredi ?
- Oui.
- Alors mercredi »
