samedi 29 décembre 2007

Viol

Jane, tu le sais maintenant, mon Dorian était mon meilleur ami et il était en Droit. Il brillait, je le jure, mais en moi. De l’imaginer et de l’imaginer loin de moi, ou en affaire avec un autre, physiquement je me déréglais, je ne trouvais plus de rythme, de respiration, c’était comme si mes poumons, le droit, le gauche, refusaient l’oxygène et sous prétexte d’en manquer, ils se mettaient en panne. J’en avais le cœur sans tempo, plusieurs fois je me suis vu mourir, en pleine nuit, ça me réveillait, je pensais à lui, à mon Dorian et je croyais qu’il n’était qu’un destin pour de telles amours, maudites, immenses, la mort. Cependant je vivais. J’aimais, je désirais et le sujet de ce désir me téléphonait chaque jour, me sollicitait. Je me suis cru heureux, je l’ai déjà écrit, je me noyais dans l’ombre de Dorian, je me satisfaisais de cette flaque d’ombre passant sur moi, je m’y blottissais, je m’y complaisais. Jane, le souvenir de ce gros garçon qui ne respirait plus m’est aujourd’hui la sensation d’un viol, Jane, j’emploie ce mot. Un long viol silencieux, une main sur mon désir et pas sur moi. Je voulais des murs blancs autour de moi, je mettais des vêtements pastel, larges, et je mangeais des gros plats de pâtes avec du fromage, du beurre et de la crème. Je m’engageais en politique, avec passion mais sans force. Le comble de tout, je n’arrivais pas à écrire. Je ne lisais rien, ne supportais pas la musique, méprisais le théâtre et pestais contre le prix des places de cinéma. Je me moquais bien de pratiquer un sport et d’ailleurs, outre les fatigues inutiles, j’évitais aussi les autres. Moi qui fut un être affectueux et tactile, Dorian m’a appris à ne plus toucher les gens. Ils se sentent – il se sentait – agressés. Mais à cause de cette convenance absurde et destructrice j’ai pu passer trois lustres sans toucher un autre humain et, pire encore, sans que personne ne me touche. Cela me rendait fou. J’ai accepté longtemps ce compromis parce qu’il me permettait de rester près de mon Dorian. Mais cela me rendait fou. Jane, ma chérie, ma jolie, toi qui sais certaines choses… Comprends-tu que l’on puisse avoir été violé justement de ne pas avoir été touché ? Ne jamais tenir un corps contre soi, peau contre peau, n’en avoir même pas le souvenir, est-ce que ce n’est pas d’une violence inouïe ? C’était la négation de mes désirs, la négation de ma volonté, l’annulation de ma personne. J’aurais pu devenir fou à m’en scarifier le visage, à en hurler la nuit à m’en péter les veines, à en défoncer les murs avec ma tête ou, mieux, à prendre mon Dorian comme un enfant secoué de sanglots dans mes bras. La chair. Existe-t-on sans la chair, sans le témoignage de la chair ?

3 commentaires:

juanita a dit…

Alors la je crois que je vais plutot t'appeler.

Henri-Pierre a dit…

Mon Dieu, comme ce billet m'a ému.
Profondément au point de sembler te connaître.
Oui, on peut violer sans toucher, de par l'irruption irrésistible d'un être dans une vie.
Tu viens, si besoin était, de le confirmer.

Je suis content du soleil d'aujourd'hui.

Ouam-Chotte a dit…

Merci Henri-Pierre, je dois dire que le soleil s'invite dans mon appartement et que j'en suis content moi aussi. Mais ce qui m'a vraiment rendu heureux, ce matin, c'est de lire ta réaction.